Le corps des hommes, l’oeil des femmes : interview d’Isabelle Bonzom, peintre


Isabelle Bonzom “ L’Origine du monde” 2001, huile/toile, 50×65,5 cm 

(Hier Ovidie nous parlait de son regard sur le corps des hommes. Aujourd’hui c’est au tour d’Isabelle Bonzom, peintre. Cet entretien est diffusé sans aucune coupe.)

– On dit souvent que les femmes, au niveau de leur imaginaire érotique, ne sont pas visuelles mais émotionnelles. Qu’est-ce que ça vous évoque ?

. Je suis pluri-sensorielle, le visuel intervient autant que l’émotionnel, le toucher, l’ouïe, le goût et l’odorat aussi.

– D’où vous est venue l’idée, l’envie, de faire poser des corps masculins ?

. Plusieurs raisons m’ont amenée à aborder ce sujet. D’abord, beaucoup de mes consoeurs s’autoportraiturent nues, rentrant dans le stéréotype attendu par le marché et le système social, celui de la femme objet de désir. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’autre, or l’autre pour moi, c’est l’homme. Je suis attirée par le corps de l’homme, sa dégaine, sa morphologie, sa carnation. Je le peins aussi bien habillé que nu.

Parallèlement, il y a depuis longtemps aussi ce discours sur ce que la peinture faite par une femme est sensée être. Quelques propos ont été tenus sur ma peinture par certains acteurs du monde de l’art disant  «  ça fait pas peinture de femme »… La touche large et tonique, le côté monumental, charpenté de mes compositions, les sujets (paysages urbains, viandes, etc.) ne correspondaient pas à ce qu’ils attendaient d’une peintre.

Je me définis comme peintre, et non comme femme-peintre, et la plupart du temps, je ne me préoccupe pas du fait que je suis une femme en train de peindre. Cependant, ça m’a amusée d’aller à l’encontre de la représentation sociale du peintre et de son modèle qui, depuis des siècles et encore aujourd’hui, veut que le peintre soit un homme et que le modèle soit une femme.

J’avais peint des modèles de-ci de-là. Mais cette fois, je décidais de consacrer une longue série au nu masculin. Il s’avérait que mon modèle était l’homme que j’aimais, spirituellement et physiquement, un homme dont j’aimais la silhouette, la peau, la dégaine.

Généralement, je me concentre sur le corps et compose de telle manière que la tête n’est pas représentée, le visage est souvent hors champ. Ce qui m’intéresse n’est pas le portrait d’un homme nu, mais son corps. Plus précisément, il s’agit pour moi de faire le portrait d’un être par son corps.

Le sujet du nu masculin s’inscrit entièrement dans ma démarche d’artiste centrée sur la peinture en tant que chair de l’image. D’ailleurs, au même moment où je peignais des corps d’homme, je peignais aussi des viandes et des sourires. À plusieurs reprises, j’ai exposé les trois séries ensemble.

Isabelle Bonzom “ De dos” 2002, huile/toile, 50×65 cm

– Comment avez-vous travaillé avec vos modèles ?

. Le modèle de la première série de 1994-2002 était mon amoureux, j’ai réalisé des centaines de dessins, d’aquarelles et de tableaux de lui. Il aimait poser, il était à l’aise avec son corps et avait beaucoup d’humour. C’était une sorte de jeu, les séances de poses étaient très plaisantes et en même temps sérieuses. J’étudiais sa peau, les points de vues, sa présence physique, ses mouvements. Oui, j’ai eu l’impression d’inverser les rôles, par rapport à l’histoire de l’art, il était ma muse.

Une autre série en 2002-2003 était une commande. La compagne du modèle voulait le portrait de son ami, celui-ci était moins à l’aise avec son corps et les séances de pose et les oeuvres ont été une sorte de thérapie pour lui.

Ensuite, la série « Confusion », à partir de 2007, a mêlé des séances sur le vif d’un homme et d’une femme proches de moi, des photos, des souvenirs et des transformations par la peinture à l’atelier. Il y a un fort aspect onirique, sensuel et gustatif, paradoxalement l’ambiance est moite et les corps sont dématérialisés.

– Est-ce de l’objectification du corps des hommes ? Une célébration ? Totalement autre chose ?

. Pour moi, c’est un regard charnel, un regard désirant et aimant sur le corps de l’homme, un regard amoureux et réconciliateur. C’est un regard sur notre condition humaine, sa vitalité et sa fragilité.

– Considérez-vous votre travail comme militant ?

. Militant dans le sens où ma démarche d’artiste s’attache à lutter contre les idées reçues, non seulement en ce qui concerne la situation de la femme et de la femme en tant qu’artiste, mais aussi d’une manière générale. En 2010, des confrères américains ont pensé à Alice Neel en apprenant que je peignais des corps d’homme, je n’y avais pas songé. En sculpture, Louise Bourgeois a traité du sujet. J’ai toutefois la sensation d’avoir été et d’être sur un terrain vierge.

– Comment le public réagit-il à ces oeuvres ?

. Le public est parfois intrigué par ces nus sans tête. La plupart des personnes qui ont acheté mes peintures d’hommes nus sont des femmes. Elles se délectent. Des hommes me demandent régulièrement de poser, je ne les connais pas forcément, ils ont découvert ma peinture et me contactent. Les motivations sont variées. Ils me disent par exemple «  Avant que je ne devienne poussière, je souhaite être portraituré par vous » ou « J’ai une anatomie très spéciale et je souhaite poser pour vous ».

Les quelques réactions de malaise ou de rejet viennent le plus souvent d’hommes considérant que le corps masculin n’est pas « beau » et parfois de femmes, pour les mêmes raisons ou parce qu’elles ne sont pas à l’aise avec la nudité.

Isabelle Bonzom “ Fluide”  1997, aquarelle/papier, 20×13,4 cm

→ Le site de l’artiste est ici !

→ Dans son nouveau livre «  Collector »  qui porte sur les collectionneurs d’art contemporain, la critique d’art sud-coréenne Eunju Park consacre une cinquantaine de pages au travail d’Isabelle Bonzoml.

→ Vous pouvez retrouver Isabelle dans seux expositions collectives, une en juin à la galerie Jean Fournier, à Paris, puis à L’Art dans les Chapelles aux Bains Douches, à Pontivy dans le Morbihan du 8 juillet au 18 septembre.

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