La drague, asymétrique


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Les femmes crachent-elles dans la soupe quand elles se plaignent du harcèlement ? On entend encore cet argument : qu’il faudrait être flattée. Qu’il faudrait être nous-mêmes harceleuses.


 


Cette « solution » repose sur le postulat que tout compliment est bon à prendre, comme toute attention sexuelle est bonne à prendre. Ou comme toute relation sexuelle est bonne à prendre. Rappelons donc que pour une femme, une relation sexuelle foirée n’est pas simplement décevante, elle est blessante. De manière moins dramatique, tout compliment n’est pas bon à entendre.


 


Un compliment sur son physique, capté juste avant d’entamer une réunion ou de passer un examen, empêche de se concentrer et surtout, empêche d’être prise au sérieux : on est ramenée à son corps. Si on parlait aux mecs de leur cul en permanence, ils auraient peut-être du mal à affirmer leurs opinions. En outre, les compliments mignons brouillent les rapports les plus simples. On ne sait jamais sur quel pied danser : si c’est une blague ou une flatterie ou une avance. Dans ce flou artistique on perd à tous les coups. Dire merci, c’est ouvrir la porte à des malentendus – on donne la permission implicite d’aller plus loin (être polie se confondant, comme c’est commode, avec être intéressée). Refuser un compliment c’est passer pour une mauvaise vivante. Si l’homme est un client ou un supérieur, on nous le fera payer.


 


Mais je voulais en arriver à une autre problématique. Quand on estime que toute attention sexuelle est bonne à prendre, on perd de vue l’asymétrie des corps. Or il existe toujours une petite menace.


 


Laissez-moi donner un exemple. Soit un homme de taille et poids conventionnel (1m80, 75 kilos). Monsieur lambda marche tranquillou dans la rue ou vers la machine à café quand il entend : « hey, joli fessier ». C’est complètement déplacé mais monsieur lambda va laisser couler parce qu’en regardant d’où vient le compliment, il découvre un culturiste de 2m10 et 100 kilos de muscle. (Si je prends le ratio entre mon ex et moi, le culturiste fait maintenant 2m20 et 120 kilos.)


 


Il se trouve que le culturiste est un gars sympa, membre d’Amnesty International, incapable de faire du mal à une mouche artificielle. Mais ça, vous l’ignorez. D’autant qu’il vient de parler de votre fessier et que franchement, ça se fait moyen. La réalité de votre expérience ressemble à celle d’une souris admirée par un chat. Le chat est peut-être sincèrement vegan, vous êtes peut-être balèze pour une souris, mais en attendant, si ça dégénérait, vous ne partiriez pas avec les meilleures chances. Ce compliment n’est ni fun ni inoffensif. Il porte en lui un soupçon de danger.


 


Votre interaction est désormais totalement biaisée : vous ne voulez pas énerver un mec qui pourrait faire plus que simplement parler de votre fessier. Donc vous ne dites rien. Vous lâchez un petit rire nerveux en tentant d’évaluer le potentiel de dérapage. Cette évaluation doit se produire très rapidement et vous n’avez pas droit à l’erreur. Parce que vous êtes pragmatique, vous évitez de faire dans la dentelle : mieux vaut refuser 100 compliments de bonne foi qu’accepter LE compliment qui va se transformer en agression sexuelle.


 


Non seulement vous êtes dans une situation inconfortable mais le culturiste ne comprend pas pourquoi vous balisez. Votre absence de gratitude pour son compliment l’emmerde – de son point de vue, ironie des choses, c’est vous qui manquez d’empathie. Si tout se passe bien, vous en restez à cette interaction manquée, crispée. Si tout se passe bien votre cœur ne fait que battre un peu plus fort. C’est normal. Vous êtes passé en mode vigilance, attentifs, ensemble : sur qui pourriez vous compter si ça dégénérait, où pouvez-vous courir en cas de besoin. Ce processus est totalement automatique. Il y a 50 % de chats là-dehors. Si même une extrême minorité sont toujours carnivores, leur présence reste une pression constante.


 


Mais aggravons encore les choses, monsieur lambda. Parce que votre boulot l’exige, vous portez deux chaussures droites et une ceinture trois crans trop serrée – si vous deviez cavaler, ce serait compliqué. Par ailleurs le géant n’est pas forcément sympa ou souriant. Il est peut-être quatre heures du matin. Ils sont peut-être plusieurs. Le culturiste est peut-être défiguré ET sincèrement persuadé que même hors contrainte il a ses chances. Cependant vous éviterez à tout prix de le vexer, et votre lâcheté vous dégoutera. Le culturiste est peut-être votre patron. Il est peut-être ivre, peut-être armé. En outre, de son point de vue, il nage dans le bon droit. Tant qu’il ne vous a pas collé une beigne, ses tentatives sont légitimes.


 


Il ne s’agit pas ici d’interdire la séduction. Seulement de rappeler qu’à l’échelle d’une femme lambda, tout homme est un culturiste face auquel on a deux pieds gauches. Ce que les culturistes appellent un compliment est hyper-compliqué à négocier. On aimerait être relax, hein. C’est pas pour embêter. Il se trouve juste qu’en arrière-plan de toute drague trône une asymétrie du corps.


 


Quand on a le corps le plus puissant, on oublie. Je peux comprendre : pourquoi prendre en compte un facteur qui n’a pas de conséquences ? Mais quand on a le corps le moins puissant, on n’oublie pas. Donc ce que je voudrais, c’est que vous n’oubliiez pas que les femmes n’oublient pas. C’est une toute petite remise en perspective et ça devrait peser sur votre prochain compliment innocent : innocent pour qui ? 

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